Quelques jours après que l'ancien conseiller national John Dupraz ait déposé une motion exigeant la régulation efficace de la population des trois espèces d'oiseaux piscivores les plus importantes, eu égard aussi aux dommages causés aux filets des pêcheurs professionnels (JSP 11/07), le conseiller national Ruedi Aeschbacher (PEV ZH), président de l'ASPO, réplique en déposant un postulat. Il demande au Conseil fédéral d'accorder une plus grande attention à la protection des espèces d'oiseaux piscivores dans le cadre de la révision prévue de la loi sur la chasse.
Tir des hérons cendrés « injustifié »
Dans le développement de son intervention, R. Aeschbacher - comme un moulin à prières - invoque de vieux arguments : ce n'est pas la voracité des oiseaux qui est la cause première du recul des populations de poissons, mais la destruction de leur biotope. Les prélèvements de poissons opérés par des pêcheurs professionnels ou non, par des « poissons piscivores » ainsi que les maladies jouent aussi un rôle. Il se répand en lamentations sur l'autorisation « injustifiée » du canton de Fribourg de tirer 140 hérons cendrés par an et fait un plaidoyer en faveur des harles-bièvres. Or le harle-bièvre figure sur la « Liste rouge », mais comme espèce « vulnérable » et non pas comme espèce en danger. Le héron cendré fait partie des espèces « non menacées », et le cormoran n'apparaît dans aucune catégorie.
Malgré tout, R. Aeschbacher estime qu'une « définition restrictive des motifs d'intervention s'impose aux fins de mettre à l'abri de mesures injustifiées (...) le harle bièvre et le héron cendré ». Une « limitation rigide des effectifs » ne peut pas entrer en ligne de compte. Selon l'auteur du postulat, on ne peut intervenir qu' «en cas de dommages concrets». Il semble entendre par là qu'en cas de dégâts causés aux filets des pêcheurs professionnels pour le dédommagement desquels il demande la création d'une base légale. Détail intéressant : il chiffre à 5'000 oiseaux l'effectif hivernal constant des cormorans ces douze dernières années. Et il passe entièrement sous silence l'explosion du nombre des couples nicheurs depuis 2001.
Désinformation
R. Aeschbacher et l'ASPO ne sont pas seuls à argumenter ainsi. Dans l'édition d'octobre de son « magazine », Pro Natura contribue à la désinformation. Sous le titre « Menacée d'extinction : la tolérance », on peut lire entre autres qu'un millier de grands cormorans sont « abattus ». « Mais cela est encore insuffisant pour la Fédération suisse de pêche (FSP), laquelle demande que les oeufs de grands cormorans soient ramassés et détruits - qui plus est dans une réserve d'oiseaux strictement protégée » (Le Fanel, ndlr). On céderait malheureusement de plus en plus à ce genre de revendications, bien qu'il n'y ait guère de pays en Europe où la proportion d'espèces menacées ou menacées d'extinction soit aussi élevée qu'en Suisse. Comme si les grands cormorans et les hérons cendrés étaient des espèces menacées ou en voie d'extinction, et il n'y a pas non plus de menace aiguë pour le harle-bièvre. L'article est muet sur le grand engagement dont la FSP fait preuve, avec la collaboration de Pro Natura par ailleurs, pour protéger l'habitat des poissons.
Constater que 1'000 cormorans environ sont abattus chaque année est correct. Mais il est tout aussi vrai que cela ne suffit pas pour réguler la population de cette espèce. Selon la statistique fédérale de la chasse, le nombre de tirs varie en outre fortement d'une année et d'un canton à l'autre. En 2006, seuls 917 cormorans ont été tirés contre 1321 l'année précédente et 1033 en 2004. Pour 2006, c'est le Valais qui se trouve en tête de liste avec 154 oiseaux tirés, suivi par Lucerne 127, puis Zurich 106 et Schaffhouse 100. Par contre le canton de Berne, sur le territoire duquel se situe une des deux îles du Fanel, n'enregistre que 50 tirs. Il semble que les cormorans n'intéressent guère les chasseurs.
Raccourcir la période de protection des cormorans
Indépendamment du manque de motivation des chasseurs, il faut par tous les moyens inciter les cantons concernés par la question des prédateurs à exiger du DETEC qu'il raccourcisse d'avril à juillet la période de protection des cormorans, qui s'étend actuellement de février à fin août. Cela permettrait d'harmoniser cette période avec celle des pays voisins et d'empêcher que l'immigration des couples nicheurs n'augmente. Il faudrait en plus faire en sorte que des autorisations spéciales de tir du héron cendré et du harle-bièvre soient accordées. Le canton de Fribourg a donné l'exemple. Déposer dans les parlements cantonaux des interventions calquées sur le modèle de la motion Dupraz semble être le meilleur moyen de faire bouger les services cantonaux inactifs.